Paradoxe : quand le lobbying des taxis pénalise son propre business

En manifestant, les taxis sont parvenus à faire interdire UberPop. Il reste que ce corps de métier risque de pâtir de son lobbying agressif à moyen terme. Retrouvez l'analyse d'Aristide Luneau dans Le Cercle - Les Echos

Les taxis ont gagné une bataille. À nouveau ils ont fait grève, bloqué la circulation depuis les aéroports et autour de Paris, et réussi à faire plier le gouvernement, qui a annoncé que le service UberPOP serait interdit à partir du 1er janvier 2015. Sur tous les réseaux sociaux, on lisait la consternation.

Mais le lobby des taxis a-t-il vraiment gagné ? Comme à chaque grève des taxis, le service Uber a connu une publicité incroyable, et un nombre accru de téléchargements. Dont le mien…

Grève et contestation pour les taxis

En Hongrie, confrontés au même enjeu, le directeur commercial de la compagnie Taxi 4, M. Zoltán Reif expliquait qu’ils n’iraient pas manifester, car « l’effet des manifestations à Paris et dans d’autres villes occidentales a été la multiplication des usagers d’Uber ». Les taxis parisiens ont bien gagné leur bataille de lobbying, interdire UberPOP, mais il semblerait qu’elle desserve grandement leurs intérêts business. Une rapide analyse des méthodes de lobbying respectives des deux protagonistes illustre bien la décorrelation des objectifs et de la stratégie.

Les taxis ont déployé les ficelles classiques d’un lobbying à l’ancienne, au premier rang desquelles, l’utilisation de la grève. Leur objectif était clair, en démontrant leur pouvoir de nuisance à travers la démonstration de leur nombre, ils souhaitaient « faire pression » sur le gouvernement pour l’amener à interdire ce qu’ils considèrent comme une concurrence déloyale. Leurs arguments visant à démontrer le caractère déloyal de cette concurrence (fiscale, financière, technique…), qui fait peser des risques sur le consommateur final (assurance, sécurité…), semblent avoir eu le mérite de convaincre le gouvernement.

Innovation et proximité pour Uber

Uber s’est construit sur la puissance du digital et des réseaux sociaux. Pour son lobbying elle développe des arguments qui en découlent, valorisant cette économie du partage issue d’internet, et dénonçant l’économie de rente des taxis. Uber a un lobbying plus moderne et plus élaboré, qui mise notamment sur le digital et la création de communautés d’adeptes.

Un exemple de ce dialogue direct avec les utilisateurs remonte à avril 2014, quand deux étudiants se font refuser un Uber parce qu’ils sortent d’une soirée gay. L’un des deux s’épanche sur twitter. Devant l’emballement sur le media social, Uber radie le chauffeur dès le lendemain. La même aventure dans un taxi aurait nécessité des démarches complexes, et un passage, incertain pour de tels motifs, devant une commission à la Préfecture de police. Plus récemment, Uber a lancé une pétition en ligne pour soutenir son service UberPOP, et en utilisant un grassroot lobbying, suscité l’adhésion de ses utilisateurs.

Intérêt général et consensus pour l’Etat

Sans se prononcer sur le fond du débat, complexe et sensible, mais en ne regardant que la méthode, on voit assez facilement que les taxis ont privilégié la pression sur le gouvernement contre le grand public, pris en otage par la grève, alors qu’Uber a misé sur le grand public, séduit par l’innovation de proximité, contre le gouvernement.

Le lobbying c’est la représentation des intérêts et tout l’enjeu d’une campagne de lobbying est évidemment de faire aboutir ses arguments. Mais encore faut-il que cela serve son business, et réponde aux attentes de l’usager final. Car le politique qui doit trancher, doit veiller à l’intérêt général.

Un lobbyiste ne devrait jamais perdre de vue qu’une stratégie gagnante en lobbying fait toujours coïncider les intérêts particuliers avec l’intérêt général. Si à court terme les taxis semblent gagner, leur combat semble perdu à moyen terme. En lobbying comme ailleurs, la réussite passe par le consensus plutôt que par le blocage, par les propositions plutôt que la contestation.

Author

Aristide Luneau

Partner

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